Le film
Shad est porté par un rêve d’héroïsme enraciné dans une histoire ancienne traversée d’épopées conquérantes, comme celle de Kanta, ce guerrier ancestral qui vit en lui. Un rêve d’intégration sociale soumise à l’acquittement de la dette de vie, acte loué par les griots et les animateurs qui chantent les dons aux vieux parents, aux petits frères, aux nécessiteux. Un rêve de modernité marqué par un retour glorieux avec tous les signes ostentatoires de celui qui « y est allé ». Un rêve de liberté qui passe par l’obtention d’un passeport recherché par n’importe quel moyen, boulot, escroquerie, mariage blanc…
Otho lucide, voit la perversion du système qui rend ses semblables de plus en plus dépendants. Il n’est leurré ni par l’Occident libéral et sa cruauté à faire croire que l’argent résout tout, ni par la soi disant fraternité africaine qui se retourne dès que l’intérêt personnel est en jeu. Il veut construire à partir des richesses locales tout en s’inscrivant dans le monde, mais pour lui l’économie doit correspondre à une idée de liberté.
L'un revient fortune faite mais sans lucidité, l'autre avec une expérience qui nourrit sa conscience, cependant invisible aux yeux des siens qui le bannissent.
Pour Otho « l’argent ne dit rien sur l’homme », surtout quand on l’a arraché illégalement. Pour Shad, l’argent n’a pas d’odeur : « on doit payer notre dette de vie ! Les parents les petits frères, c’est pas cailloux ils vont manger ! »
Pour Otho, son expérience en Europe vaut bien plus que les « foutaises dernier cris » avec lesquelles Shad est rentré au pays. Sa richesse est en lui.
Pour Shad, Otho n’est rien parce qu’il n’a rien. Il « dort encore chez ses parents, rackette leurs petites pièces ».
Qui est le vainqueur ?
Otho est le miroir de Shad qui met une énergie folle à envoyer de l’argent au pays pour ne jamais avoir à subir le sort de son ami.
La trajectoire de la honte en Afrique éclaire celle de la lutte pour l’honneur en Europe.
Shad et TangoEntre Shad et Tango une amitié se noue, elle est faite de protections, de respect, d’amour et d’agacements réciproques. C’est une relation rare, un peu sur la crête : Shad le guerrier ne devrait pas s’appuyer sur une femme comme il l’aurait fait avec un homme. Tango fait immédiatement confiance à un grand frère alors que ses prédispositions la conduisent naturellement ailleurs, vers les femmes, la déglingue, l’errance sans but.
Chacun découvre à l’autre des fragments de son monde qui vont enrichir sa vie.
L’amour entre Tango et Olga fait glisser la jeune Française dans le monde africain où elle reprend vie. L’Occident est le paradis pour bien des Noirs qui se pressent à ses portes. Tango nous emmène dans le mouvement inverse, vouloir être africaine jusqu’à la mort. Rester pour toujours dans les savanes et les forêts tracées par Olga sur son mur.
Tétanos et Baudelaire sont des passants au destin solitaire.
Tétanos franchit les frontières d’une géographie très personnelle dans laquelle il essaye d’entraîner Shad… Ça passe, ça casse, l’essentiel est de traverser.
Baudelaire porte l’histoire au-delà de Shad et d’Otho. Que les grands frères reviennent gagnants ou perdants, les jeunes partiront tenter leur chance. L’appel au large est inexorable.
L’esthétique de Après l’Océan tente de correspondre à l’imaginaire des personnages, un imaginaire construit en symbiose avec ceux qui sont restés au pays et qui voient dans ces « aventuriers », des sauveurs, des modernes, des courageux. Ou des «mourants » s’ils échouent.
J’ai voulu restituer une vision intérieure et non celles que nous portons sur les immigrés, souvent empreintes de dolorisme et de compassion. Notre regard fait appel à des représentations véristes, ascétiques qui laissent de côté le baroque propre à ces trajectoires inscrites dans l’ambivalence.
L’Europe, où se fabrique la légende, est contrastée, flamboyante. Le choix de la mise en scène répond aux états d’âme de Shad, à ses rêves, bien plus qu’aux conditions objectives dans lesquelles il évolue. S’il est émerveillé en entrant pour la première fois dans un maquis parisien, ce n’est pas le maquis qui va retenir mon attention, mais son émerveillement.
Ciels bleus et verts cocotiers ont sciemment été évacués en Côte d’Ivoire. Je voulais éviter tout exotisme dans un univers qui doit renvoyer à la posture figée, étouffée, d’Otho. « Exo » c’est sortir, ce film cherche à être« dedans ».
Des déplacés, on ne perçoit que la quête prosaïque de nourriture et d’argent. Pourtant des imaginaires sont à l’œuvre à travers les métaphores du monde héroïque de Soundjata Keita à Bill Gates en passant par Martin Luther King. Ce sont des épopées qui relèvent de l’ambition, de l’utopie, des mythologies, de la foi. À travers elles, c’est une autre figure de l’immigré qui émerge. Non pas celle d’un « déshérité » qui échappe à sa condition par la violence ou par la fuite, mais celle d’un acteur qui part à la conquête de son destin.
Les politiques anti immigrées sont d’abord des réponses à la peur engendrée par l’idée d’une installation du Tiers-monde à nos portes. Sans doute seraient-elles plus mesurées s’il s’agissait d’organiser la venue de « passagers », d’ « expatriés » qui cherchent à puiser savoirs et argent où ils se trouvent pour enrichir leur propre pays ? Comme de nombreux Blancs l’ont fait dans le sens inverse. Cela nourrirait de nouvelles dynamiques en Afrique, intéressantes, car portées par ceux qui bougent et qui créent des ponts entre les deux rives de l’océan.
Le nombre de clandestins en serait diminué et le regard sur les immigrés, modifié.